Parole à Jessica Oublié, scénariste de Peyi an nou : Enjeux mémoriels contemporains autour des migrations venues d’outre-mer

 

Si les Français d’Outre-mer ne peuvent être considérés au plan sémantique comme des immigrés, l’enjeu de Péyi an nou était néanmoins de rendre leurs origines – et leurs singularités – à ceux qui ont, de fait, à travers l’existence du Bumidom, été des émigrés.

 

Rester ou s’en aller pour rejoindre les siens, ceux partis avant soi, est l’inévitable question à laquelle est, aujourd’hui encore, confronté chaque Ultramarin, à un moment de sa vie. D’ailleurs, soixante années de politique migratoire n’ont eu de cesse de renforcer la croyance selon laquelle l’avenir est avant tout à l’extérieur des départements d’outre-mer.

 

Entre 1963 et 1981, 167 000 personnes ont quitté la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion avec le Bumidom et autant, voire plus, ont constitué le mouvement dit « spontané » entraîné par la migration institutionnalisée.

 

 

 

 

Pourtant, cette migration de travail visible – notamment à l’échelle des bureaux de poste, des couloirs d’hôpitaux, des salles de classe, des tunnels de métros, des comptoirs d’accueil de mairie, des usines de l’industrie automobile – est illisible dans le récit national français des grandes migrations du XXe siècle.

 

L’invisibilisation de ce pan de notre histoire sociale a deux principaux effets ici en France ; d’une part une relative méconnaissance des réalités sociales, politiques, culturelles, économiques propres aux départements d’outre-mer (comme si un corps pouvait bien fonctionner en ignorant tout ou partie de ce qui le constitue) et d’autre part, l’entretien d’une politique du silence et de l’oubli autour d’une mémoire qui, manifestement, est encore vive dans les territoires concernés par la migration institutionnalisée.

 

Alors, il est évident que les événements et les personnages qui font partie du patrimoine commun d'une nation sont virtuellement innombrables. Il est tout aussi évident et illusoire d’imaginer qu’il pourrait être possible de concevoir une matrice commune, exhaustive et multiréférentielle de souvenirs quand on sait que seul un nombre limité de traces de notre passé commun persiste dans le temps présent. Déjà pour des raisons cognitives, l’action publique à l’image de l’homme ne peut pas se souvenir de tout, mais aussi parce que les événements, au fil du temps, peuvent perdre leurs significations pour les contemporains.

 

Néanmoins, inscrire l’histoire du Bumidom dans l’histoire des migrations de France, permettrait à notre société, non seulement de « désétrangéifier » (je me permets volontairement ce néologisme) une partie d’elle-même, mais surtout de remettre du semblable là où la doxa aurait tendance à dogmatiser les différences ; de remettre de la continuité historique et mémorielle en dépit de l’immuabilité des ruptures spatiales et temporelles inhérentes à ce qui fait la France dans sa géomorphie et ses frontières ; de remettre de la connaissance là où se fait ressentir l’oubli, de remettre du souvenir en lieu et place du refoulement et de la parole pour rompre la loi du silence.

 

C’est pourquoi, l’inscription du logo du Musée national de l’histoire de l’immigration au dos de Péyi an nou est pour moi le signe d’un constat partagé sur les migrations venues d’outre-mer et peut-être, je l’espère, la volonté d’écrire un patrimoine mémoriel commun empreint de ses influences créoles.

 

 

Jessica Oublié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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