Péyi an nou reçoit le Prix de la BD politique-France Culture.

10/04/2018

Ce prix-ci pour ce livre-là, ce n’est pas anodin. Jessica Oublié a fait le choix de la BD plutôt qu’une thèse sur la question du Bumidom pour parler au plus grand nombre.

Accompagnée brillamment par Marie-Ange Rousseau au dessin, elle livre une enquête qui lui ressemble : rigoureuse, trépidante, passionnée et passionnante ! Péyi an nou est un ouvrage politique au sens, non pas de la politique, mais du politique.

La remise de ce prix fut un moment très émouvant bien sûr, mais aussi un moment politique. Voici donc le discours prononcé par Jessica Oublié à cette occasion, à l’Assemblé nationale.

 

Célina Salvador

 

 

« Péyi an nou », notre « pays en créole » guadeloupéen, m’a été inspiré par mon grand-père Paul Blécourt et ma grand-mère Édith Somène Blécourt.

Lui a quitté la Guadeloupe en 1974 pour venir travailler en France métropolitaine. Il y fut agent d’entretien à la Ville de Paris pendant vingt ans. Vingt années durant lesquelles ma mère Paulette, mes tantes Sonia, Suzanne, Henriette et Marie-France, et mes oncles Henri, Paul-Émile, Paul-Édouard, Sorel l’ont rejoint. Vingt années durant lesquelles ma grand-mère est restée en Guadeloupe.

Bien que tous se défendent encore aujourd’hui de n’avoir eu aucun lien avec le Bumidom, Bureau pour le développement des migrations en provenance des départements d’outre-mer, leur contexte migratoire est indissociable de l’histoire de cette institution.

Le Bumidom qui avait pour mission de faciliter l’émigration, la formation professionnelle et le placement en emploi des ultra-marins a œuvré de 1963 à 1981. En presque vingt ans, 165 000 personnes ont quitté la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion via le Bumidom pour travailler comme personnel de maison, préposé à la poste, tireur de câble aux PTT, aide-soignant, fille de salle, brancardier, ouvrier en bâtiment, monteur sur les chaînes de l’industrie automobile et des chantiers de construction navale.

Mais combien de personnes, comme les membres de ma famille,

ont également quitté leur territoire à cette période, par leurs propres moyens, à la recherche de ce qu’ils considéraient eux aussi être leur « eldorado » ?

 

Après une trentaine d’heures à éplucher les archives du Bumidom, et une soixantaine d’autres à échanger avec des migrants, des témoins de cette période, des sociologues, des historiens, des démographes ou encore des politistes, « Péyi an nou » est né.

Bien sûr que notre BD participe de la reconnaissance d’un pan méconnu de notre histoire sociale et politique.

Bien sûr qu’elle permet de réintégrer la question migratoire des outre-mer dans la grande histoire des migrations contemporaines de France – et  d’ailleurs, l’estampille du Musée national de l’Histoire de l’immigration en quatrième de couverture de notre album, l’atteste.

Bien sûr que notre album rend indéniablement hommage à ces Français dont la citoyenneté, les rêves et les espoirs d’égalité sociale et professionnelle ont été malmenés par l’institution. En cela, je vous l’accorde, « Péyi an nou » est un ouvrage à dimension mémorielle.

Mais cette dimension ne doit pas faire oublier le caractère éminemment contemporain de notre propos.

Le Bumidom est mort certes, mais il a été remplacé par l’ANT, Agence nationale pour la promotion des travailleurs d’outre-mer, qui a elle-même été remplacée par Ladom, L’agence pour la mobilité dans les départements d’outre-mer.

Soixante-années de politique migratoire institutionnalisée n’ont eu de cesse de participer – non pas au développement économique attendu par l’État dans les Départements d’outre-mer – mais bien à l’effondrement des structures démographiques des DOM et principalement de la Guadeloupe et de la Martinique.

 

En 2030, ces deux îles seront les deux départements les plus vieillissants de France avec près de 4 personnes sur 10 âgées de 60 ans et plus.

Qui s’occupera de nos seniors quand actuellement 3 000 à 4 000 jeunes quittent chaque année les Antilles pour la France hexagonale ?

Que restera-t-il encore des cultures locales après que les sociabilités propres à ces territoires aient complétement périclité sous le poids des départs passés et en cours ?

L’avenir de nos juniors se résume-t-il à ces seules trois options ? 1) rejoindre l’administration publique – principal employeur aux Antilles – 2) trouver un emploi dans la silver économie ou alors, 3) partir comme leurs aïeux, vers la France métropolitaine, terre d’autres possibles ?

Écrire « Péyi an nou » c’est avoir partagé pendant deux ans les souvenirs passés, les silences, les larmes et les rires de héros ordinaires qui ont accepté en nous confiant leurs paroles de briser les murs épais du silence qui font du Bumidom un sujet encore tabou dans ces territoires.

Écrire « Péyi an nou » a été un exercice à quatre mains – celles de Marie-Ange Rousseau – ma co-auteure que je remercie infiniment pour sa patience, sa distance critique et son ingéniosité artistique – mais ce fut surtout un exercice à plusieurs voix. Et entendre ces voix a profondément changé mon histoire et mon propre rapport à la question migratoire.

Depuis février dernier, je me suis installée en Guadeloupe, pour y vivre, y travailler et m’engager notamment en direction des écoles pour réfléchir

avec les plus jeunes sur le choix qui s’imposera à eux demain : partir ou rester ?

 

Nos institutions locales et nos élus sont particulièrement sensibles à cet enjeu sociétal et c’est pourquoi le Conseil département de Guadeloupe – que je remercie à cette occasion – a accepté de soutenir ma venue à Paris dans le cadre du Prix étudiant de la BD Politique de France culture.

Je remercie également notre éditrice Celina Salvador des éditions Steinkis pour avoir soutenu notre projet dans le respect de la démarche qui lui était proposée.

Je remercie également les membres du prix pour avoir sélectionné « Péyi an nou » parmi leurs lauréats.

Cette reconnaissance dont je peux dire que nous sommes très fières Marie Ange et moi n’est pas seulement symbolique pour nous deux.

Elle nous fait caresser l’espoir que toutes ces voix dont nous avons été les relais ont été entendues – ici, là-bas – et que les pages de l’histoire des circulations des des femmes et des hommes entre les Départements d’outre-mer et la France s’écriront peut-être autrement dans l’avenir.

 

Je vous remercie.

 

Jessica Oublié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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