Parole aux auteurs : histoire d'une rencontre

 

Là où se termine la terre, c'est l'histoire du Chili, à travers l'enfance et l'adolescence de Pedro : un quart d'histoire chilienne rythmé par la Guerre froide, la révolution cubaine et les espoirs qui accompagnent l'élection du Salvador Allende. Avec tendresse et nostalgie, Désirée Frappier nous raconte sa rencontre avec Pedro, ce héros fragile.

 

Nous avons rencontré Pedro Atías et sa femme Nuri chez des amis communs, Annie et Jean-Luc Deryckx, le soir du 31 décembre 2013. Généralement, nous évitons les fêtes, notamment celles de fin d’année. N’étant ni l’un ni l’autre de très bons danseurs, nous y cultivions la désagréable impression de prendre racine dans une forêt qui n’est pas la nôtre. Mais l’invitation nous avait touchés, nous apprécions la compagnie des Deryckx et nous savions que nous y retrouverions un autre ami très cher, Jean-Luc Einaudi, qui formait avec sa femme Christine un couple particulièrement charmant

et drôle.

 

Lors de son arrivée, Pedro s’assit dans un canapé en face de celui où je venais de prendre place. Je savais qu’il était chilien, qu’il avait vécu et subi la dictature. J’ai cru percevoir dans ses gestes quelque chose comme une volonté de paraître à l’aise dans laquelle je me suis retrouvée, alors j’ai engagé

la conversation m’aidant de Main sur la nuque, une de mes récentes lectures dans laquelle Ángel Parra évoquait, avec un humour typiquement latino-américain, un des épisodes les plus noirs de la répression chilienne.

 

 

 

Pedro mis quelque temps à me répondre, chercha ses mots, puis, laissa Ángel Parra avec ses mains sur la nuque en plan, pour évoquer sa mère, Violeta Parra, « une des artistes les plus douées et les plus précieuses que le Chili ait connues »…

 

De retour à la maison, j’ai tapé sur mon ordinateur ce nom, Violeta Parra. J’ai lu qu’elle avait aimé un homme. Qu’elle lui avait dédié deux de ses plus belles chansons. Qu’ils s’étaient séparés. Qu’elle s’était suicidée. Cet homme, Gilbert Favre, je le connaissais, ou plutôt, je l’avais rencontré, près de quarante ans plus tôt, en Dordogne. Je ne savais alors rien de lui. Si ce n’est que sa femme, Indiana, comptait parmi les ronds de chapeaux que me faisait régulièrement avaler le charmant beau prince de mes 16 ans. J’aime les coïncidences, elles ne sont jamais pour moi totalement le fruit du hasard

et les mauvais souvenirs sont parfois propices à de belles histoires.

 

Puis, Pedro est venu dîner à la maison, un disque de la Violeta et deux bouteilles de vin dans son sac à dos. Il avait aimé notre dernier album La Vie sans mode d’emploi, une autobiographie abordant, à travers un atelier de confection sur mesure, la grande mutation des années 1980… Il disait s’y être beaucoup retrouvé, comme je m’étais moi-même retrouvée dans ses gestes, lorsqu’il avait pris place dans ce canapé, le soir du jour de l’An…

 

Nous le questionnâmes sur l’exil. Où était-il le soir du coup d’État militaire du 11 septembre 1973 ? Il mit quelque temps à nous répondre, laissa le coup d’État au 11 septembre et se mit à nous parler de son enfance au Chili, de la mer, de sa famille, de son école, de la rue Seminario…

Depuis longtemps, avec Alain, nous souhaitions raconter une histoire qui se déroule en Amérique latine, en Argentine ou au Chili. Mais cela nous semblait impossible sans l’aide d’un fil conducteur sensible, capable de nous mener dans les méandres d’une histoire excessivement complexe tout en nous maintenant toujours dans la fragilité de l’intime et du particulier. Il ne nous a pas fallu longtemps pour comprendre qu’il venait de prendre place dans notre salon.

 

Je dois dire aussi qu’avec cette histoire est née une amitié, une amitié dont nous avions bien besoin alors que nous étions en train de perdre Jean-Luc Einaudi, vaincu trois mois plus tard par un cancer fulgurant…

 

Désirée F.

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